Le Monde tel qu’il sera
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Prologue Les voyez-vous, accoudés à leur fenêtre de mansarde, au milieu des giroflées en fleurs et du gazouillement des oiseaux nichés sous les tuiles ? La main de Marthe est posée sur l’épaule de Maurice, et tous deux regardent au-dessous d’eux, vers l’abîme sombre. Dans l’abîme apparaît d’abord l’azur étoilé du ciel, puis, plus bas, les ténèbres lumineuses de Paris. Maurice contemple Paris, Marthe ne voit que le ciel ! Mais après avoir erré d’étoile en étoile, son regard fatigué se repose sur Maurice, sa main s’appuie plus tendrement sur l’épaule qui la soutient, sa bouche s’approche et murmure dans un baiser : — À quoi penses-tu ? Perpétuelle question de ceux qui s’aiment ; appel inquiet des âmes qui se cherchent sans se voir, et qui, comme des sœurs égarées dans la nuit, s’interrogent à chaque pas ! Maurice se retourna, et ces deux visages, sur lesquels souriaient le bonheur et la jeunesse, se contemplèrent longtemps. Un romancier profiterait de cette contemplation pour faire au lecteur deux portraits. Grâce aux procédés d’analyse microscopique inventés par l’école moderne, il trouverait, dans les yeux bleus de Maurice, estompés sous les paupières, l’aspiration vers l’inconnu ; dans ses narines gonflées, l’audace inquiète ; dans ses lèvres entr’ouvertes, la tendresse expansive ; dans tout son être, enfin, la personnification vivante de cette génération chercheuse, impatiente, incertaine, qui voudrait et qui ne sait pas. Quant à Marthe, les tempes baignées par des flots de cheveux noirs, le regard tendre, chaste et vaillant, il y aurait en elle, tout à la fois, la beauté de la femme, de la sainte et de l’héroïne ; ce serait une fille de la Julie de Saint-Preux, une amie de la Claire du comte Egmont, une sœur de Jeanne la grande pastoure !… Seulement, comme, après ces poétiques signalements, nos lecteurs pourraient se trouver aussi embarrassés que le brigadier qui lit le passe-port d’un citoyen que le roi recommande, pour deux francs, aux autorités civiles et militaires du royaume, nous croyons plus simple de les renvoyer aux portraits gravés en tête de ce chapitre. Il nous semble seulement nécessaire de joindre, sur les habitudes de Maurice, quelques explications que l’intelligence la plus subtile aurait peine à déduire de ce gracieux croquis. Et avant tout, nous devons déclarer que, bien qu’il fût jeune et amoureux, il n’appartenait point à la phalange des hommes de fantaisie qui se sont eux-mêmes décorés du nom de charmants égoïstes. Maurice (il faut bien l’avouer !) était un de ces esprits singuliers qui prennent plus d’intérêt aux destinées du genre humain qu’aux bals de l’Opéra. Tourmenté par la vue de tant de douleurs sans consolation, de tant de misères sans espoir, il en était venu à rêver le bonheur des hommes, comme si la chose en eût valu la peine, et à chercher par quel moyen il pourrait s’accomplir, bien qu’il n’eût reçu, pour cela, aucune mission du gouvernement Il se mit, en conséquence, à étudier les œuvres de ceux qui s’étaient posés comme les penseurs sérieux et comme les sages du temps. Les premiers auxquels il s’adressa furent les philosophes. Ils lui expliquèrent dogmatiquement, au moyen de formules qui avaient tout l’agrément de l’algèbre sans en avoir la précision, ce que c’était que le relatif et l’absolu, le moi et le non moi, le causal et le phénoménal !… quant au reste, ils n’y avaient point songé ! La philosophie ne s’occupait que des grands principes, c’est-à-dire de ceux qui ne vous rendent ni plus heureux ni meilleurs ! Maurice, peu satisfait, s’adressa aux publicistes, aux historiens, aux légistes. Ils lui analysèrent, tour à tour, les différentes constitutions, et lui commentèrent les différents codes ! Mais, sous toutes ces constitutions, le plus grand nombre mourait de faim, pendant que le plus petit mourait d’indigestion ; tous les codes étaient des mers trompeuses, où périssaient les pauvres barques de contrebandiers, tandis que les gros corsaires y voguaient à pleines voiles !… Ce n’était point encore là ce que cherchait Maurice ; il eut recours aux statisticiens et aux économistes. Ceux-ci, qui s’étaient sérieusement occupés de la question, le promenèrent six mois à travers leurs colonnades de chiffres ; puis finirent par lui déclarer que tout était comme tout pouvait être, et qu’il n’y avait qu’à laisser faire et qu’à laisser passer !… Il se trouvait donc précisément aussi avancé qu’avant d’avoir rien lu. En désespoir de cause, il fallut en venir aux fous dont parle Bérenger. Maurice étudia les socialistes : Robert Owen, Saint-Simon, Fourier, Swedenborg ! À les entendre, chacun d’eux possédait la contre-partie de la boîte de Pandore ; il suffisait de l’ouvrir pour que toutes les joies prissent leur volée parmi les hommes ; le désespoir seul devait rester au fond ! Maurice soupesa l’une après l’autre les boîtes magiques, souleva les couvercles, regarda au-dessous !… il lui semblait bien apercevoir du bon dans chacune, mais non sans beaucoup de mélange : le froment était mêlé à l’ivraie, et avant d’en faire une saine nourriture, il restait encore à vanner et à moudre pour longtemps. Ne pouvant tout rejeter ni tout accepter, il demeura donc à cheval sur une demi-douzaine de systèmes contradictoires ; position peu commode, que M. Cousin a baptisée d’un nom grec pour lui donner un air philosophique.
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Un romancier profiterait de cette contemplation pour faire au lecteur deux portraits. Grâce aux procédés d’analyse microscopique inventés par l’école moderne, il trouverait, dans les yeux bleus de Maurice, estompés sous les paupières, l’aspiration vers l’inconnu ; dans ses narines gonflées, l’audace inquiète ; dans ses lèvres entr’ouvertes, la tendresse expansive ; dans tout son être, enfin, la personnification vivante de cette génération chercheuse, impatiente, incertaine, qui voudrait et qui ne sait pas. Quant à Marthe, les tempes baignées par des flots de cheveux noirs, le regard tendre, chaste et vaillant, il y aurait en elle, tout à la fois, la beauté de la femme, de la sainte et de l’héroïne ; ce serait une fille de la Julie de Saint-Preux, une amie de la Claire du comte Egmont, une sœur de Jeanne la grande pastoure !… Seulement, comme, après ces poétiques signalements, nos lecteurs pourraient se trouver aussi embarrassés que le brigadier qui lit le passe-port d’un citoyen que le roi recommande, pour deux francs, aux autorités civiles et militaires du royaume, nous croyons plus simple de les renvoyer aux portraits gravés en tête de ce chapitre. Il nous semble seulement nécessaire de joindre, sur les habitudes de Maurice, quelques explications que l’intelligence la plus subtile aurait peine à déduire de ce gracieux croquis. Et avant tout, nous devons déclarer que, bien qu’il fût jeune et amoureux, il n’appartenait point à la phalange des hommes de fantaisie qui se sont eux-mêmes décorés du nom de charmants égoïstes. Maurice (il faut bien l’avouer !) était un de ces esprits singuliers qui prennent plus d’intérêt aux destinées du genre humain qu’aux bals de l’Opéra. Tourmenté par la vue de tant de douleurs sans consolation, de tant de misères sans espoir, il en était venu à rêver le bonheur des hommes, comme si la chose en eût valu la peine, et à chercher par quel moyen il pourrait s’accomplir, bien qu’il n’eût reçu, pour cela, aucune mission du gouvernement Il se mit, en conséquence, à étudier les œuvres de ceux qui s’étaient posés comme les penseurs sérieux et comme les sages du temps. Les premiers auxquels il s’adressa furent les philosophes. Ils lui expliquèrent dogmatiquement, au moyen de formules qui avaient tout l’agrément de l’algèbre sans en avoir la précision, ce que c’était que le relatif et l’absolu, le moi et le non moi, le causal et le phénoménal !… quant au reste, ils n’y avaient point songé ! La philosophie ne s’occupait que des grands principes, c’est-à-dire de ceux qui ne vous rendent ni plus heureux ni meilleurs ! Maurice, peu satisfait, s’adressa aux publicistes, aux historiens, aux légistes. Ils lui analysèrent, tour à tour, les différentes constitutions, et lui commentèrent les différents codes ! Mais, sous toutes ces constitutions, le plus grand nombre mourait de faim, pendant que le plus petit mourait d’indigestion ; tous les codes étaient des mers trompeuses, où périssaient les pauvres barques de contrebandiers, tandis que les gros corsaires y voguaient à pleines voiles !… Ce n’était point encore là ce que cherchait Maurice ; il eut recours aux statisticiens et aux économistes. Ceux-ci, qui s’étaient sérieusement occupés de la question, le promenèrent six mois à travers leurs colonnades de chiffres ; puis finirent par lui déclarer que tout était comme tout pouvait être, et qu’il n’y avait qu’à laisser faire et qu’à laisser passer !… Il se trouvait donc précisément aussi avancé qu’avant d’avoir rien lu. En désespoir de cause, il fallut en venir aux fous dont parle Bérenger. Maurice étudia les socialistes : Robert Owen, Saint-Simon, Fourier, Swedenborg ! À les entendre, chacun d’eux possédait la contre-partie de la boîte de Pandore ; il suffisait de l’ouvrir pour que toutes les joies prissent leur volée parmi les hommes ; le désespoir seul devait rester au fond ! Maurice soupesa l’une après l’autre les boîtes magiques, souleva les couvercles, regarda au-dessous !… il lui semblait bien apercevoir du bon dans chacune, mais non sans beaucoup de mélange : le froment était mêlé à l’ivraie, et avant d’en faire une saine nourriture, il restait encore à vanner et à moudre pour longtemps. Ne pouvant tout rejeter ni tout accepter, il demeura donc à cheval sur une demi-douzaine de systèmes contradictoires ; position peu commode, que M. Cousin a baptisée d’un nom grec pour lui donner un air philosophique.
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