Pendant un demi-siècle, Jacques Derrida a été perçu comme le philosophe que l'on vénère ou que l'on rejette, le penseur dont la fameuse déconstruction était censée dissoudre toute certitude dans un brouillard de jeux de mots. Ses admirateurs parlaient de libération. Ses critiques, d'escroquerie déguisée en français difficile. Presque personne ne posait la question plus simple: lorsqu'on déconstruit un texte, quelle opération effectue-t-on exactement ? Derrida lui-même refusait de répondre. Il insistait sur le fait qu'il ne s'agissait ni d'une méthode, ni d'une technique, ni d'une procédure qu'on pourrait définir. Ce livre le prend au mot - et montre ensuite, avec subtilité et sans la moindre équation, qu'il désignait pourtant bien une structure précise. L'affirmation est audacieuse et l'argumentation patiente. La déconstruction, telle qu'elle est interprétée ici, n'est qu'une étape parmi un petit nombre d'étapes que tout esprit capable de recadrer peut franchir: l'interversion de deux rôles au sein d'un cadre sans règle, sans moyen de mesurer son propre contenu. Pour en saisir le sens, l'ouvrage emprunte un détour inattendu par l'un des théorèmes les plus étranges des mathématiques du XXe siècle: la découverte qu'il est impossible de comprimer une bille dans un cylindre plus fin, quelle que soit la longueur à laquelle on étire ce cylindre, quelle que soit l'espace disponible. Le volume dit oui. Une force plus profonde dit non. Cette force plus profonde s'avère être précisément ce que Derrida n'a cessé de contourner: un obstacle que la quantité pure ne peut percevoir, mais que la qualité, elle, révèle. À partir de cette unique image, le livre reconstruit tout l'arsenal - le poison qui est aussi le remède, l'ajout qui remplace secrètement, la différence qui diffère sans cesse - et montre que chaque terme désigne une sorte d'obstacle à un échange de sens pur. La déconstruction n'est ni magie ni imposture. C'est l'art de trouver, dans tout système de pensée, le résidu qui refuse d'être sacrifié. Et dans son mouvement final, le livre retourne son propre instrument contre lui-même, s'interrogeant sur ce qui reste de Derrida une fois absorbé par une carte plus vaste - découvrant que cette absorption, faite honnêtement, ne l'efface pas mais met à nu l'unique chose irréductible en son coeur. >Mots-clés: déconstruction, Derrida, recadrage, structure, signification, philosophie, indécidabilité
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