Ivan Moravec aurait pu rester absolument inconnu hors de Tchécoslovaquie, les conditions politiques de l’époque et sa modestie naturelle le prédestinaient à cet anonymat international qui a effacé l’art de tant de pianistes nés de l’autre coté du rideau de fer. Mais en 1964, le père de Martin Turnovsky envoya à son ami George Szell une copie du Premier Concerto de Prokofiev qu’Ivan Moravec avait enregistré pour la Radio de Prague sous la direction de son fils. Szell l’invita, le concert fut radiodiffusé et Alan Silver, le directeur de la Connoiseur Society, lui proposa d’enregistrer ce qu’il désirait. Les premiers microsillons d’Ivan Moravec furent donc publiés aux Etats-Unis, créant la légende d’un pianiste épris de perfection : les Beethoven, les Chopin, les Debussy, le Prélude Choral et Fugue de Franck captés par les micros d’Alan Silver furent le fruit d’interminables sessions au long desquelles Ivan Moravec, repris sans cesse et peaufina encore son œuvre en suivant pas à pas l’éditing des bandes. Cherchait-il à retrouver la sonorité lumineuse qui l’avait tant fasciné durant ses cours avec Arturo Benedetti-Michelangeli ? Supraphon, qui n’enregistra Moravec que chichement, publiant à compter des années 2000 des récitals donnés souvent à l’étranger – un double album écho d’un récital bruxellois offre un tout autre visage de l’artiste – assemble ici majoritairement des gravures acquises en licence auprès de Vox, Connoiseur Society et Dorian, laissant même de coté la plupart des rares albums Supraphon – le Concerto de Schumann parait ici dans l’enregistrement Dorian avec Eduardo Mata, Supraphon en a pourtant édité une version supérieure dirigée par Jiri Belohlavek - l’image de parfait contrôle domine, ce souci de la perfection qui fascinera tant Murray Perahia parvenant à saisir les œuvres dans leur profondeur, en raffinant à un degré inouï la qualité sonore, la vêture entre soie et velours. Ce petit bonhomme aux allures de fonctionnaire cachait donc un magicien capable de détailler avec un art infini les gris colorés de la Sonatine de Ravel, ses disques sont infiniment précieux, Tom Deacon le savait bien, qui risqua d’intégrer ce quasi inconnu à sa formidable série des Great Pianists. Ce beau coffret ajoute un DVD, et c’est un tout autre Ivan Moravec qui parait, toujours impeccable, d’un jeu parfait, mais l’inspiration du moment ouvre sa sonorité, lui permet des échappes belles (le 25e de Mozart malgré la battue bien carrée de Josef Vlach), et une fantaisie doublée d’un plaisir physique dans le Concerto en sol de Ravel (dirigé par Neumann, les timbres des souffleurs de la Philharmonie Tchèque sont si étranges dans cet univers) où dans la captation historique du Premier Concerto de Prokofiev sous la baguette drastique de Karel Ancerl. Alors oui, finalement, tous les visages de cet immense pianiste paraissent dans cette boite noire où Supraphon rend enfin hommage à un artiste si peu présent à son catalogue.
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