Original, le premier des cinquante concertos pour clavecin et orchestre de CP.E. Bach l'est dans tous les sens du terme. C'est précisément en 1733, l'année de sa composition, que Bach père aurait selon Michael Rische écrit son concerto en ré mineur BWV 1052 mais celui-ci n'est en réalité qu'une des nombreuses transcriptions de ses concertos pour hautbois ou violon. Qu'un jeune homme de dix-neuf ans vivant encore dans la maison familiale signe ainsi le premier concerto pour clavier de l'histoire, qui plus est avec un tel degré d'expressivité, cela laisse rêveur, malgré ou plutôt en raison de l'ombre du père. Cette œuvre dont, une fois n'est pas coutume, le premier mouvement est étonnamment proche de la manière, de l'univers de Wilhelm Friedemann fut-elle jouée au Café Zimerman de Leipzig entre deux concertos-transcription du père ? A l'autre extrémité de son parcours, en 1778, le dernier concerto témoigne d'une identité stylistique non seulement préservée mais assumée dans ses ultimes conséquences. L'année précédente, le cadet des fils Bach, Johann Christian livrait à l'édition son ultime série de six concertos (op. 13) tandis que Mozart démontrait avec son Neuvième écrit pour Mlle « Jeunehomme » que son assimilation du langage de ce Bach « galant » révélait sa nécessité dès l'instant qu'elle avait porté ses fruits dans l'émancipation. Ce n'est pas le moindre attrait de cet enregistrement que la succession de deux concertos ouvrant et refermant une trajectoire si autonome. Les présences en amont et en aval de J.S. Bach et de Mozart ne font en définitive au lieu de l'élucider qu'intensifier le mystère d'un monde aussi irréductible. Le plus grand piège serait de croire qu'une écriture en apparence moins complexe (si l'on prend le contrepoint comme étalon) ne nécessite pas autant d'intelligence et de goût dans sa mise en place. Peu d'interprètes ont su concilier avec ce degré de réussite la permanence des tensions abreuvant le jeu concertant désormais traversé d'irruptions abruptes et la préservation du caractère chantant de la partie soliste jusque dans ses phrases les plus ornementées. Percutante clarté, comme rebondissant d'un miroir, et sens confondant des subtilités de respiration caractérisent un jeu pianistique qui sait autant faire étinceler les accents incisifs déterminés déterminants que ciseler maints joyaux de tendresse ou d'introspection, consistance souvent déniée au flux mercuriel de lignes serpentines relevant des esthétiques rocaille et rococo. C'est dire la richesse de cette musique embrassant autant d'éléments stylistiques ! Chaque volume de cette série de concertos enregistrée pour la première fois au piano semble révéler un peu plus l'orfèvre inspiré qu'est Michael Rische. La matière sonore est assez féconde et plurielle pour s'épargner le mouvement perpétuel du blanc aveuglant au noir absorbant. Juste la voie royale des couleurs où marche la poésie. (Pascal Edeline)
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