Loin de se suffire à lui-même, ce CD participe d'un projet de recherche sur l'épineuse question de la « complexité en musique », appelant à confronter celle-ci à la complexité propre aux sciences formelles. Si, dans l'interview qui tient lieu de notice, les pianistes en appellent au philosophe des sciences H. Poser, Ils n'échappent pas aux banalités sur la complexité comme empilement, ajout : ainsi Messiaen met-il à contribution « tout ce qui est possible en termes de technique, de brillance de grandeur » (sic). Et à quoi bon s'étonner ? Si Ligeti « colle » davantage à une complexité de « type mathématique » — aléatoire, non-prédictible, absence de relation de causalité entre objets sonores etc., ce ne sont là après tout que des notions ayant nourri sa formation ! C'est en tant qu'exécutants pris dans une interaction où ils entendent nécessairement autre chose que ce qu'ils jouent que les musiciens saisissent la complexité. Mais quid de celle-ci en tant qu'écriture, quid du plaisir de la complexité pour l'auditeur. ? N'est-elle pas davantage surdéterminée par l'histoire des formes, par le « possiblement composable à une époque donnée » ? Auquel cas elle relèverait plutôt des sciences humaines que de la mathématique… Mais ô prodige ! L'interprétation fait oublier l'aspect erratique de la notice. Elle s'affirme comme un modèle de lisibilité, d'efficacité. Quel rendu des contrastes, quelle noblesse et quelle force d'énonciation chez Debussy ! Une vraie virtuosité fait sentir comment chez Ligeti le piétinement insensé voire furieux, l’exacerbation d'une dynamique qui se nourrit d'une sorte de sur-place ressassé (self-portrait), font ad-venir la complexité. Messiaen explose de couleurs, d'énergie et l'expression raffiné - baudelairienne ou terreuse-claudélienne de ses saveurs exotiques et mystiques se re-découvre à nous ! Splendide ! (Bertrand Abraham)
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