A l'âge de 29 ans, Igor Markevitch renonçait définitivement à la composition et se lançait dans la carrière de chef que l'on sait. Un mystère, lorsque l'on sait combien ses oeuvres furent saluées comme de grandes nouveautés et leur compositeur comme un véritable novateur. Par la suite, sa musique devait tomber dans l'oubli, à commencer par son propre oubli, puisqu'il ne se fit jamais champion de ses travaux de jeunesse. Et pourtant? en entendant le dernier mouvement de la Sinfonietta en fa, Diaghilev commanda au gamin de seize ans qu?était alors Markevitch un concerto pour piano. Le style en est encore assez teinté de Stravinski (l?autre Igor, qui ne lui pardonnera pas cet affront !), mais dans un langage tout à fait personnel, plus lyrique, que l'on retrouve d'ailleurs dans l'Ouverture-Cinéma de 1931. Ladite ouverture devait servir de musique pour un film de Leonid Massine qui ne vit jamais le jour; peut-être Markevitch s'amusa-t-il à reproduire certaines des facéties de Satie dans Parade, avec ses klaxons, ses sirènes et ses sifflets, mais dans une progression irrésistible qui rappellerait plutôt Prokofiev. Un véritable chef-d??uvre ne trahissant en rien les dix-neuf ans de leur compositeur.Tout aussi réussi, Le Nouvel âge de 1937 est une partition intense, dense, totalement dégagée de l'influence de «l'autre Igor», totalement personnelle, de ce genre de musique qui fait se demander pourquoi diable le compositeur a cessé d?écrire de la musique : c'est rien moins que génial. Dans la conception, dans l?architecture, dans l?orchestration. A l'origine, l?ouvrage devait devenir un oratorio sur un texte du poète états-unien Edward James, mais celui-ci ayant tenté de détourner la jeune épouse de Markevitch de ses devoirs conjugaux légitimes, il fut banni de la maison et la collaboration tomba à l'eau. La musique déjà écrite fut transformée en triptyque symphonique; l'on pense au Prokofiev du Pas d?acier, voire même à La Fonderie d'acier de Mossolov devant une telle sauvagerie orchestrale et futuriste, en particulier dans l?ouverture, tandis que le mouvement lent se rapprocherait plutôt du monde onirique et menaçant d?un Szymanowski. L'Hymne qui fait office de final offre une partie soliste à la trompette digne du Poème de l?extase. Voilà une oeuvre qui devrait figurer aux répertoires de tous les bons orchestres français.
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