Le XVIème siècle vit apparaître en Europe une école de clavecin (et clavicorde), initiée par des compositeurs-interprètes qui sont à l’origine des organistes, et dont Antonio de Cabezón en Espagne est un des pères fondateurs. Aveugle dès l’âge de 8 ans, il poursuivit cependant une brillante carrière d’instrumentiste à clavier et de compositeur, suivant son maître le roi Philippe II en Angleterre, Italie, Pays Bas, et y rencontrant sûrement les meilleurs musiciens. Son œuvre publiée après sa mort par son fils Hernando comprend un très grand nombre de tientos, diferencias (variations), ainsi que des pièces plus directement destinées à la liturgie. Les variations, composées à partir de chansons populaires, sont un reflet direct du grand talent d’improvisateur de Cabezón, telles celles sur le « canto llano del Caballero », et sont les prototypes du genre. Les œuvres publiées par Hernando dans les « Obras de Musica » (Madrid, 1578) peuvent être jouées à la harpe, ou même par un ensemble instrumental pour certaines. La génération suivante voit apparaître une littérature exclusivement destinée au clavecin, sous l’influence des virginalistes anglais. Parmi eux, John Bull, réfugié aux Pays Bas dès 1613, influence Jan Pietersoon Sweelinck, le plus grand compositeur néerlandais de l’époque, qui parfaitement au fait de la musique anglaise de son temps, reprend ici à son compte le célèbre thème de John Dowland « Flow my Tears », dans sa Pavana Lachrimae. Résidant également aux Pays Bas, Peter Philips (1560-1628), auteur lui aussi d’œuvres virtuoses pour le clavecin, y rencontre le Ferrarais Girolamo Frescobaldi lors du séjour de ce dernier en 1607- 1608. Considéré comme le compositeur pour le clavier le plus important de la première moitié du XVIIème siècle, publiera son premier recueil de Toccatas à Rome en 1615. Le succès de ce recueil sera à l’origine de quatre rééditions, dont la dernière en 1637 avec plusieurs additions, telles que les brillantes variations des « Cento Partite sopra Passacagli », tandis que les deux Toccatas sont extraites de l’édition initiale. A travers Froberger (1616-1667), principal élève de Frescobaldi et familier également du style français (notamment dans ses Suites et ses Tombeaux), l’influence du maître de Ferrare atteint entre autres Johann Kaspar Kerll, qui maîtrise comme son ami Froberger l’idiome parisien dans sa suite en Fa majeur, mais aussi le langage italien dans sa Ricercata, tandis que la Passacaglia semble une sorte de Goûts Réunis avant l’heure combinant avec bonheur les deux styles. Le magnifique clavecin, à l’exceptionnelle sonorité, choisi pour cet enregistrement par Agnes Ratko, magnifie ces pièces souvent foisonnantes par la rondeur de son timbre, sa résonance moelleuse et la profondeur de ses graves. L’original, copié avec talent par Titus Crijnen à Amsterdam en 2000, est dû à Hans Ruckers fils, conservé actuellement au musée de Colmar. (Jean-Michel Babin-Goasdoué)
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